Photo affiche film soundtrack to a coup d'etat

Soundtrack to a Coup d’État : playlist panafricaine

Réalisé par Johan Grimonprez, le film documentaire Soundtrack to a Coup d’État revient sur les tensions internationales entourant l’indépendance du Congo et l’assassinat de Patrice Lumumba, dans un contexte de Guerre dite « froide ». Replongez dans la bande-son de SoundTrack To a Coup d’État, pour bien clôturer le Black History Month.

Clôturer le Black History Month en musique

Ce documentaire nous rappelle que la musique est un témoin des événements historiques, mais n’est pas confinée à un seul endroit. Alors que, les récits occidentaux sont biaisés et corrompus, le choix de Johan Grimonprez d’utiliser la bande sonore, souligne une vérité sombre qui a toujours était tue. Quand la Guerre n’a pas lieu sur les sols occidentaux, elle n’existe pas ou… elle est considérée comme « froide ».

Il ne faut jamais rester silencieux… jamais ! — In Koli Jean Bofane, écrivain et historien congolais

Cette sélection démontre aussi, que les mouvements de libération noirs n’ont pas toujours été isolés ; tantôt ils se rejoignent, tantôt il se superposent. La musique étant aussi un outil de soft power très puissant, elle fait face a beaucoup de contradictions, car elle peut être utilisée à la fois par les opprimés et par les oppresseurs.

Affiche soundtrack to a coup d'état
Affiche du film documentaire SoundTrack To a Coup d’État de Johan Grimonprèz — Louis Armstrong, Andrée Blouin et Ambroise Boimbo

Le film propose une lecture sonore d’un contexte historique encore très actuel au Congo, du panafricanisme et des stratégies impérialistes occidentales. Le jazz afro-américain dialogue avec la rumba congolaise, traversant la diplomatie internationale, les luttes de libérations et les cris de rupture.

1960 : indépendance et espoirs panafricains

Le Congo accède à l’indépendance le 30 juin 1960. Cette journée historique est marquée par un discours majeur prononcé par le visionnaire Patrice Lumumba. Ce moment s’inscrit dans le vaste mouvement de décolonisation du continent africain dans les années 60, porté par des figures panafricanistes comme Kwame Nkrumah au Ghana.

L’indépendance congolaise en musique

Indépendance Cha-Cha — Grand Kallé & African Jazz

Grand classique africain, repris bien au-delà du Congo, ce morceau devient l’hymne officieux des indépendances africaines. Il célèbre la libération politique et incarne un moment d’euphorie collective… avant les divisions, les trahisons et les ruptures qui ont suivi.

Table Ronde — Grand Kallé

Cette chanson fait référence aux négociations politiques de Bruxelles. La rumba devient ici chronique historique. Elle accompagne les débats autour de la place de Lumumba dans les affaires congolaises et internationales. Cette rumba est devenue un marqueur historique, politique et culturel.

« Lorsque le poisson pleure dans l’eau, cela se voit-il ? » — proverbe congolais film — In Koli Jean Bofane — écrivain

« Jazz diplomacy » : Washington envoie ses musicien·ne·s

Très vite, l’événement devient un enjeu central de la Guerre froide entre les États-Unis et l’URSS (l’actuelle Russie). L’espoir politique de libération se heurte aux intérêts des ressources naturelles au Congo, les logiques d’ingérence mondiale de l’ONU et la course pour la bombe atomique.

Les États-Unis sortent le grand jeu et soutiennent des tournées de jazz à travers le monde, mettant en vedette des artistes noirs américains tels que Nina Simone, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Abbey Lincoln, Max Roach ou Dizzy Gillespie. L’objectif était de promouvoir une image progressiste du pays, pour faire face au communisme de l’URSS porté par Nikita Khrouchtchev (programme documenté par le Département d’État américain dans les années 1950-60). Cette démarche, dont les artistes en questions n’étaient pas informés, s’oppose radicalement à la ségrégation raciale, qui persiste encore aux États-Unis.

Louis Armstrong et sa femme au pieds des pyramides égyptiennes.

Le Jazz et le Blues comme vitrine démocratique

Vote Dizzy — Dizzy Gillepsie

Saxophoniste d’exception, Dizzy Gillespie fait partie des artistes envoyés par les États-Unis dans le cadre de leur diplomatie culturelle. Ironique et lucide, il ira jusqu’à se présenter à l’élection présidentielle avec un « gouvernement » composé d’artistes et de figures politiques engagées. Pour Gillepsie, pas de Maison Blanche mais une Maison du Blues. Une manière de rappeler que la musique restait une arme « cool », mais profondément politique.

Black and Blue — Louis Armstrong

C’est chanson devenue emblématique qui aborde la souffrance raciale aux USA. Louis Armstrong, envoyé comme représentant culturel, incarne cette contradiction américaine : un artiste afro-américain qui prône la liberté et l’unité en Afrique, tandis qu’il continue de lutter pour sa propre liberté aux États-Unis. Lorsqu’il a appris pourquoi il était envoyé partout, il a menacé de se déchoir de nationalité américaine.

Figures de la Black History & revendications noires

D’autres artistes ne se conforment pas aux règles du jeu diplomatique et rejettent complètement l’image d’une Amérique moralisatrice. C’est le cas de Nina Simone ou d’Abbey Lincoln, qui, avec Maya Angelou, écrivaine et poétesse afro-américaine, ira jusqu’à l’ONU pour protester contre cet assassinat de Patrice Lumumba et contester l’impérialisme américain, belge et les faux-semblants de l’ONU.

Le jazz comme cri de révolte

Tryptich: Prayer / Prostest / Peace — Max Roach & Abbey Lincoln

Œuvre majeure du jazz militant, qui relie les luttes africaines et afro-américaines sans paillettes. La batterie de Max Roach accompagne le cri strident et désespéré d‘Abbey Lincoln.

The Ballad of Hollis Brown — Nina Simone

Nina Simone incarne une radicalité artistique et politique assumée, avec son piano et sa voix grave teinte d’émotion. Ce morceau raconte la vie d’un homme afro-américain dans un pays profondément injuste, raciste et négligé par un gouvernement, qui joue les pacificateurs.

Rumba congolaise : une résistance culturelle

Face aux ingérences belges et occidentales, notamment l’ONU, la rumba devient espace d’expression, de mémoire et de rassemblement. Mais la surveillance belge est partout ! Tous les faits et gestes sont suivis, les esprits corrompus et les espoirs se perdent.

Chanter sous surveillance : « êtes-vous communiste Mr Lumumba ? »

Vive Patrice Lumumba – Vicky Longomba & L’African Jazz

Figure centrale de la rumba congolaise, Vicky Longomba & l’African Jazz inscrit dans sa musique les mutations de la société congolaise avant, pendant et post-indépendance. La fête n’empêche pas l’analyse, au contraire, elle permet de rassembler, recruter et contrer la colonisation belge.

Adou Elenga — Ata Ndele

Avec Ata Ndele, Adou Elenga inscrit la contestation dans la musique populaire congolaise dès la période coloniale. Derrière sa simplicité apparente, le morceau porte un refus clair et une conscience politique précoce. Il rappelle que la résistance culturelle précède l’indépendance.

Pas un Pas sans Bata — Franco & .O.K. Jazz

Dans ce morceau Franco & O.K. Jazz affirment une avancée déterminée, sans compromis avec les chaussures Bata. La rumba devient posture politique autant que rythme collectif. Danser, ici, n’exclut jamais la vigilance.

La musique : moteur des résistances noires

Le film met en évidence la manière dont la musique se diffuse à travers les continents, allant de New York à Kinshasha (anciennement Léopoldville), en passant par Bruxelles, Moscou et La Havane. Les musiques noires et afro-descendantes dialoguent toutes entre elles.

From Africa to Cuba, from Cuba to Africa

Rico el Mambo — Dámaso Pérez Prado

Les rythmes afro-cubains incarnent la continuité des circulations transatlantiques après la période de l’esclavage. Les liens ne sont pas totalement interrompus, ils persistent sous d’autres formats, plus revendicatifs. Ce morceau souligne les relations entre l’Afrique et ses afrodescendance en Amérique Latine, notamment à Cuba où un anti-impérialiste fait foi. Il s’appelait Fidel Castro.

« Mama Africa » : l’artiste qui résiste

Mbube — Miriam Makeba

Cette chanson de celle qu’on appelait « Mama Africa » , est devenue un symbole mondial des combats pour la liberté en Afrique, notamment l’Apartheid en Afrique du Sud. Miriam Makeba devra s’exiler en Guinée-Conakry pendant plus de 30 ans pour avoir chanté et livrer un discours à l’ONU contre le gouvernement pro-apartheid sud-africain.

Le silence !

Les passages silencieux dans le film mettent en évidence des instants remplis d’angoisse et de tension extrême, qui poussent le spectateur à s’interroger sur ses ressentis. Ils contrastent avec les moments forts, sans les apaiser pour autant. Ici, le silence approfondit la gravité de la situation et ne laisse pas place à une quelconque indifférence.

Timbre Patrice Lumumba — RDC
Timbre Patrice Lumumba — RDC

Bien que le Black History Month soit né aux États-Unis, les réalités qu’il met en lumière : le racisme systémique, les luttes pour l’autodétermination et résistances culturelles, dépassent largement le cadre états-unien. Les circulations musicales et politiques évoquées dans ce documentaire rappellent que les luttes noires résonnent à l’échelle mondiale.

« La musique peut initier un changement dans notre façon de penser. » — Malcolm X

discussion post projection soundtrack to a coup d'etat avec Daniela DFG Nazaré

Ce film a également donné lieu à deux discussions publiques après projection, auxquelles l’équipe OKINKA a pu participé (Cinéma Ulrich – Poitiers / Cinéma LUX – Cadillac). Ces échanges ont prolongé les réflexions sur les circulations culturelles et l’importance de mieux transmettre les récits historiques africains et afro-descendants.

« Ceci n’est pas uniquement de la musique » 

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