OKINKA au Printemps décolonial de Bordeaux : musique, identités et écoute active

Le 28 mars 2026, OKINKA, Medusyne et Collectfis du Printemps décolonial ont investi le Pas de Lune à Bordeaux pour une soirée en trois temps : séance d’écoute commentée, blind test, puis DJ set de Vitamlyn. Un format pensé comme un espace d’écoute active et de réflexion collective, dans le cadre d’un festival qui interroge les héritages coloniaux au présent.

Une semaine pour comprendre les traces coloniales… et agir

Du 24 au 29 mars 2026, Bordeaux accueillait la première édition du Printemps décolonial. Une semaine de rencontres, projections, performances et débats portée par l’association Guide du Bordeaux colonial, le laboratoire Les Afriques dans le Monde et l’Institut des Afriques, en lien avec un réseau dense d’artistes et d’organisations locales.

Cet événement à Bordeaux n’est pas anodin. Ancien port central de la traite négrière, la ville porte dans son bâti, ses noms de rues et ses monuments les traces d’un passé que les récits historiques dominants ont longtemps minorés ou euphémisés. C’est précisément contre cette amnésie sélective que le festival a été conçu — conférence avec Salah Hamouri sur la Palestine, focus sur la situation en Kanaky, ateliers de contre-cartographie, déambulations décoloniales dans la ville, lectures musicales, théâtre. Dans un contexte politique national tendu, cette programmation assume de croiser recherche, création artistique et engagement citoyen, afin de lutter contre les dérives racistes et « néo-coloniales ».

Manifestation contre le racisme et le facisme – Chloé Pujol Marie-Sainte

Séance d’écoute commentée : focus sur les artistes engagé•es

La soirée s’est ouverte avec la séance d’écoute commentée proposée par l’équipe OKINKA. Le programme : 22 titres, 18 pays, six décennies de musiques africaines traversées par des enjeux décoloniaux. De l’Indépendance Cha-Cha d’African Jazz, composé pendant la table même des négociations à Bruxelles, diffusé le jour de l’indépendance congolaise le 30 juin 1960, jusqu’à Heartbeat de Nneka, sorti en 2008, chanteuse germano-nigériane très vocale sur le panafricanisme et la lutte contre le néo-colonialisme en Afrique.

Séance d’écoute commentée au Pas de Lune — Chloé Pujol Marie-Sainte

Entre ces deux bornes : Miriam Makeba, dont le passeport a été retiré par le gouvernement sud-africain après ses discours à l’ONU contre l’apartheid, et qui n’est rentrée dans son pays qu’en 1990 ; Fela Kuti et son Zombie, après lequel l’armée nigériane a détruit sa communauté et précipité la mort de sa mère ; Cheikha Rimitti chantant le désir féminin en arabe dans une Algérie encore colonisée ; Oumou Sangaré dénonçant la polygamie et les mariages forcés à 21 ans ou encore, Sona Jobarteh, première femme griot à jouer la kora professionnellement, brisant un interdit transmis depuis des générations.

Chaque titre porte une histoire, un contexte, une question. Le public, qui mélange de personnes déjà engagées dans ces réflexions et de curieux·ses venu·es au fil du festival, est entré dans l’écoute avec une attention qui n’a fait que croître au cours de la soirée. C’est une constante dans ce format : plus on écoute vraiment, plus les questions s’affinent, et plus la discussion devient substantielle.

Le blind test : reconnaître les sons africains sans pouvoir les nommer

Le moment du blind test a révélé quelque chose de précis et d’éclairant. Le public reconnaissait les sonorités, les rythmiques, les ambiances géographiques, mais était fréquemment dans l’incapacité de nommer les artistes.

Blind test 100% musiques africaines et afrodescendantes au Pas de Lune — Chloé Pujol Marie-Sainte

Cette asymétrie musicale, elle aussi, n’est pas anodine. Elle dit quelque chose sur la manière dont les musiques africaines circulent en Europe : présentes dans les playlists, les clubs, les samplers, mais rarement accompagnées des récits qui leur donnent leur profondeur. Manu Dibango a dû aller en justice pour récupérer ce que Michael Jackson lui avait pris sans le créditer. La morna cap-verdienne porte dans sa mélancolie cinq siècles de colonisation portugaise. Autant d’histoires qui ne parviennent pas avec le son quand celui-ci voyage seul. C’est là que la séance d’écoute commentée et le blind test interviennent comme des médiums intéressant pour entamer un dialogue sur ces musiques aux récits oubliés.

Séance d’écoute commentée au Pas de Lune — Chloé Pujol Marie-Sainte

La compréhension et l’écoute active sont le point de départ d’une relation différente aux musiques du continent africain et de ses diasporas. Lors du blind test, le public a pris plaisir à être surpris par ce qu’il ne savait pas encore qu’il ne savait pas.

Vitamlyn aux platines pour clore la soirée

La soirée s’est prolongée avec le DJ set de Vitamlyn, DJ congo-angolaise, membre du collectif Medusyne et co-fondatrice du duo Malandras avec Patt Canhoto. Une continuité naturelle avec ce qui venait d’être traversé collectivement : des sons du continent africain et de sa diaspora portés par quelqu’un qui en est, dans un espace où la fête et la réflexion ne sont pas des registres opposés, et sont surtout toujours politiques.

Photo Dj Vitamlyn — Chloé Pujol Marie-Sainte
  • Retrouvez notre interview avec Vitamlyn : ici

Trois structures, une soirée, une cohérence : Collectfis du Printemps décolonial, Medusyne et OKINKA. Chacune avec ses outils et ses langages propres, toutes animées par la conviction que la culture est un terrain de lutte autant que de plaisir partagé.

Vous souhaitez organiser une séance d’écoute commentée ou un blind test ?

Les séances OKINKA sont adaptables à différents contextes : festivals, médiathèques, établissements scolaires, associations, événements culturels ou professionnels.

📩 contact.okinka@gmail.com · 🌐 okinka.com · 📱 @okinkamedia

  • BO de When We Were Kings : Zaïre 74 et la musique comme lutte

    Dans le cadre d’une archive OKINKA à la Villa Valmont à Lormont, lors de la fin de saison de l’Institut des Afriques, on vous propose de replonger dans la projection de When We Were Kings de Léon Gast. On revient sur un des temps forts de la lutte noire américaine, à travers une BO qui…

  • OKINKA au Printemps décolonial de Bordeaux

    Le 28 mars 2026, OKINKA, Medusyne et Collectfis du Printemps décolonial ont investi le Pas de Lune à Bordeaux pour une soirée en trois temps : séance d’écoute commentée, blind test, puis DJ set de Vitamlyn. Un format pensé comme un espace d’écoute active et de réflexion collective, dans le cadre d’un festival qui interroge…

  • OKINKA Talks I Ninoska Espinola

    Dans le cadre des Escales, événement musical porté par le collectif CAADNA, OKINKA a rencontré Ninoska Espinola, chanteuse franco-chilienne pluridisciplinaire. De son héritage chilien à la rencontre des récits caribéens, elle raconte comment son univers musical s’est construit autour des questions d’identité et d’histoire. Une conversation qui traverse les territoires, les mémoires et les héritages…

  • Soundtrack to a Coup d’État : une playlist politique pour clore le Black History Month

    Réalisé par Johan Grimonprez, le film documentaire Soundtrack to a Coup d’État revient sur les tensions internationales entourant l’indépendance du Congo et l’assassinat de Patrice Lumumba, dans un contexte de Guerre dite « froide ». Replongez dans la bande-son de SoundTrack To a Coup d’État, pour bien clôturer le Black History Month.