Portrait Adetouni ©️ Astrid Lagougine

Rencontre avec Adetoundji, le chanteur revenu au pays

L’équipe Okinka met en lumière les artistes africain·es et afro-descendant·es à travers tout le territoire. Dans cette série d’articles Yékri Yékra, Amalia Ninine s’est rendue en Guadeloupe, à la rencontre d’artistes qui valorisent la culture créole, fruit d’un héritage riche et pluriel. Ce deuxième portrait est consacré à Adetoundji, un artiste guadeloupéen qui a fait de ses voyages une source d’inspiration pour sa musique.

Un enfant du pays

Pour rencontrer Adetoundji, nous nous sommes rendues au cœur des Grands-Fonds, une région vallonnée qui relie les villes de Sainte-Anne et du Gosier. Arborant un pendentif massif du continent africain qui se mêle à ses locks, le chanteur nous accueille dans la maison qu’il occupe depuis son retour de métropole. Entourée de nature, la maison en bois où s’engouffre l’air de la vallée ressemble à un lieu paradisiaque, hors du temps. « Quand tu vis ici, tu ne peux qu’aller bien, regarde la vue ; être entouré de nature comme ça, c’est je pense ce à quoi on aspire tous », affirme-t-il, accoudé à la fenêtre.

Portrait Adetoundji ©️ Astrid Lagougine
Portrait Adetoundji ©️ Astrid Lagougine

Né à Pointe-à-Pitre, Adetoundji a vécu plus de 24 ans en Guadeloupe, avant de déménager en région parisienne où il restera une vingtaine d’années. « J’ai toujours eu pour projet de revenir en Guadeloupe, mais je devais rester pour ma fille. Maintenant qu’elle est majeure et qu’elle n’a plus besoin de son papa sur place, j’ai décidé de revenir dans mon pays qui me manquait tant », explique l’artiste.

De retour sur l’île aux belles eaux, Adetoundji occupe une grande partie de ses journées à la musique. Composition, interprétation et mixage : l’artiste a de nombreuses casquettes. Mais ce que préfère le musicien, c’est la scène. « La musique pour moi c’est le live », affirme-t-il. « C’est ce lien si important avec le public qui me fait vibrer. Je vais même te dire, parfois, quand je joue sur scène, j’ai comme l’impression que mon esprit quitte mon corps. Je rentre en transe et c’est dingue ! »

La fraternité antillaise

Sur scène comme dans la vie, Adetoundji met fièrement en avant la culture de son île — mais pas que. Chaque échange, rencontre ou concert est l’occasion de réunir les différentes communautés des Antilles. « Notre culture est une des plus riches qui existe », affirme-t-il. « Nous sommes issus d’un mélange de cultures et de traditions tellement fort et entremêlé que même la barrière de la langue ne peut effacer notre histoire commune. »

Cette « créolisation » de la musique, c’est un peu la signature de l’artiste. Et il met un point d’honneur à intégrer dans chacun de ses morceaux du ka, l’instrument emblématique de la Guadeloupe.

Le ka, un instrument fédérateur

« Il y aura toujours du ka dans mes sons. C’est l’essence de la Guadeloupe », affirme Adetoundji. Si le tambour reste un incontournable des fêtes de famille guadeloupéennes, il est trop souvent délaissé par les artistes modernes. Mais aujourd’hui, la jeune génération de musicien·nes retrouve peu à peu un intérêt pour l’instrument et l’intègre dans sa musique.

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Pour Adetoundji, ajouter du ka dans ses morceaux — comme dans Si Lilèt La, son dernier single, qui apparaîtra sur album à venir EKLEKTIK — c’est mélanger le traditionnel au moderne. Pour lui, c’est ça l’avenir de la musique en Guadeloupe. « C’est vraiment beau ce qui se passe en ce moment. Les jeunes se mettent à redécouvrir le ka. Ils apprennent à jouer, à danser et ça redynamise l’intérêt autour de cet instrument. » Il va plus loin : « C’est une véritable transmission d’héritage qui se passe. Le ka a toujours été là. Et avec cette nouvelle génération, il continue non seulement d’être utilisé, mais il continue d’évoluer ! »

Un artiste militant

Avec sa musique, Adetoundji s’adresse à tout le monde, mais surtout aux Antillais·es. « Je pense que c’est important de transmettre notre culture, de la partager. Mais il faut surtout se souvenir que cette culture, cet héritage de nos ancêtres, c’est ce qui nous réunit tous. On a besoin de conserver cette fraternité, aujourd’hui plus que jamais. »

Alors que le climat de violence en Guadeloupe grandit d’années en années, l’artiste ne désespère pas. « La musique peut sauver des vies. Il y a de l’espoir, si on arrive à atteindre ce point de bascule, c’est gagné. Mais pour ça il faut absolument des structures, des centres qui accueillent ces jeunes et leur montrent la puissance de la musique. »

Militant jusque dans son art, Adetoundji profite de chaque performance pour déclarer son amour à son île. Et pour lui, il devient impératif de créer davantage de structures autour de la musique. « Ce qu’il manque ici ? Une école panafricaine. » Créer une telle école permettrait selon lui aux jeunes de comprendre et de connaître les racines de leur culture. « Il y avait un projet qui devait aboutir en 2021, mais l’État s’y est opposé, et aujourd’hui tout est un peu flou. Il existe des associations pour les jeunes qui vont dans ce sens, comme l’association Racines, mais encore trop souvent il y a un manque de budget. »

Portrait Adetoundji ©️ Astrid Lagougine
Portrait Adetoundji ©️ Astrid Lagougine

Comme beaucoup de Guadeloupéen·nes, Adetoundji milite pour la création d’instituts qui proposent à la fois des cours de violon, de piano et de saxophone, mais aussi et surtout qui mettraient à l’honneur les cultures créoles, en instaurant des cours de danse et d’instruments locaux. Des établissements à échelle humaine, qui travaillent ensemble à promouvoir les cultures des Antilles.

L’importance de transmettre

« Dans mes morceaux, je ne parle que créole. Que ce soit dans mes titres Mèsi, Love la ke turn ou encore Tou sel, c’est très important pour moi de parler créole parce que certains morceaux ne peuvent se chanter qu’en créole. Les émotions, le message, c’est super important parce que je m’adresse à l’entièreté du peuple antillais, et le créole est ce qui réunit. »

Lorsqu’on lui demande comment conclure, il insiste : « La clé de la préservation, c’est la transmission de l’histoire de nos îles aux futures générations. L’île de la Guadeloupe est belle, riche et mérite qu’on lui écrive des chansons d’amour. J’aime mon île, j’aime ses habitant·es, mes frères et sœurs, alors j’espère écrire encore longtemps pour eux. » La main posée sur le fauteuil de sa mère qui trône au milieu de la pièce, il conclut : « J’ai ma bonne étoile qui veille sur moi, et je sais que d’où elle est, elle me regarde et me protège. Alors je vais le dire : je vais encore écrire beaucoup de chansons pour mon pays. »

Le regard tourné vers la fenêtre, il observe, sourire en coin, ce paysage sauvage qui lui a tant donné, et dont il puisera encore son inspiration.

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