La Blëdarde XXL : à Bordeaux, le dancefloor est politique

Le premier week-end de septembre, Bien Public devient pour une nuit un territoire commun pour les cultures du Maghreb, du Moyen-Orient et de leurs diasporas. Pour cette nouvelle édition XXL, La Blëdarde fait son grand retour et déploie une soirée en trois actes, apéro, conférence dansée et club. D’ailleurs, un mot d’ordre s’affiche noir sur rouge : un événement culturel envisagé comme un espace politique autant que festif.

Se réapproprier le terme « Blëdard·e »

En effet, longtemps perçu comme une insulte, une dénigrement voire une humiliation, le terme « blédard•e », renvoie aux origines supposées des personnes racisé•es. Il efface les récits historiques migratoires, pour les diluer dans une masse « à assimiler » à la culture d’accueil. Aujourd’hui, ce terme se réinvente et propose une lecture culturelle, politique mais surtout plurielle, des origines des personnes non-blanches et issues de l’immigration.

La Blëdarde construit un espace de dialogue entre musiques électroniques, récits diasporiques et nouvelles écritures artistiques issues du Maghreb, du Moyen-Orient et de leurs diasporas. Cette année, le format passe en XXL avec une programmation dense, et un temps fort de discussion, « Décoloniser le dancefloor ». Celui-ci condense l’ambition du projet : faire de la théorie décoloniale un geste incarné, littéralement dansé.

Décoloniser le dancefloor : au cœur de la conférence d’Habibitch

C’est le rendez-vous que beaucoup attendent, et pour cause : « Décoloniser le dancefloor » n’est ni une conférence classique, ni un DJ set déguisé. Cette réappropriation trouve un écho direct dans un format hybride, pensé et interprété par Habibitch, danseuse professionnelle notamment issue de la scène ballroom et chercheuse en sociologie.

Une pensée qui se met en mouvement

Le principe : dérouler des concepts fondamentaux : racisme, privilège(s), domination(s), résistance, création, communauté(s) : sous une loupe décoloniale acerbe et mobile, sans jamais séparer le discours du corps qui le porte. La parole rythme le mouvement, et inversement. Habibitch y déconstruit les normes de classe, de genre, de sexualité et de race, tout en revendiquant frontalement les intersections de sa propre identité.

Dès lors, ce choix n’a rien d’un gadget scénique. Le ballroom, dont Habibitch est un•e figure reconnu•e, est lui-même né d’une résistance : celle de communautés noires et latinas, queers et trans, qui ont façonné dans les salles de bal underground new-yorkaises un espace à elles, loin des normes dominantes. En important ces codes sur la scène d’une conférence, Habibitch n’illustre pas une théorie : elle la fait exister dans un corps, ici et maintenant.

Une nuit en trois actes, un même fil rouge

Tout commence au Belvédère de Bien Public, dès 18h, en entrée libre. Les DJ sets de Farid Mercury et Kurolo posent une ambiance apéro, traversée par une première performance de Diva Beirut. Ensuite, Farid Mercury et Kurolo donnent d’emblée le ton d’un dancefloor hybride.

À 20h30, bascule vers l’Agora pour le temps fort de la soirée : la conférence dansée d’Habibitch. Puis, à minuit, l’Agora se transforme en club jusqu’à 6h du matin, avec Habibitch elle-même derrière les platines, Saliah et Mystique, ponctué par les performances de Diva Beirut, drag queen libanaise mondialement reconnue.

Trois espaces, trois temporalités, une seule intention : ne pas dissocier la fête de la pensée, ni la pensée du corps.

Une programmation qui fait écho

Farid Mercury, DJ set. Algérien dans le cœur, club kid dans les jambes, il s’autorise tout dans un joyeux mélange de 3rbi club, latincore et electropop. Iel chahute les genres avec autant d’amour que d’irrévérence.

Kurolo, DJ set. De son côté, né au Maroc et installé à Bordeaux depuis 2021, Kurolo croise sonorités nord-africaines, hip-hop et électronique dans des sets intenses. On y retrouve UK garage, techno, hard groove et trance.

Puis, Saliah, DJ et productrice britannique-libanaise déjà reconnue à l’international, construit des passerelles entre les musiques de la région SWANA et les genres club britanniques. Ses sets aux basses puissantes, sont ancrés dans leurs racines et tournés vers le rassemblent et l’union des communautés.

Mystique, DJ marseillaise, résidente des soirées algériennes Cabaraï et co-créatrice du collectif STYX, porte haut la culture sound system des diasporas. Ses sets, entre mélodies populaires et hybridités électroniques, fonctionnent comme des archives purement curatées. Ainsi, c’est une manière de transmettre et réinventer un héritage plutôt que de le figer.

Enfin, Diva Beirut, drag queen libanaise et figure de la scène queer de Beyrouth, reprend les codes des grandes divas arabes (Sabah, Oum Kalthoum) pour les pousser dans leurs retranchements : glamour, humour, autodérision. C’est donc une célébration des corps et d’une culture arabe bien vivante, à mille lieues des représentations figées.

Ensemble, ces artistes dessinent une même ligne : les identités de l’immigration n’y sont ni assignées, ni décoratives. Elles deviennent matière à créer, transmettre, danser et se réapproprier les récits, longtemps tus, ignorés et méprisés.

La fête comme outil politique

La Blëdarde ne se contente pas d’un discours d’intention. L’événement s’accompagne d’une charte explicite : aucune forme de racisme, sexisme, validisme ou LGBTQIA+phobie n’y est tolérée, et le respect des limites de chacun·e fait partie intégrante du projet. C’est une manière forte de rappeler que le safe place n’est pas un supplément d’âme, mais une condition structurelle pour que la fête puisse réellement faire ce qu’elle promet. Célébrer les cultures du « bled » et leurs diasporas sans cliché ni fétichisation.

Finalement, c’est peut-être là que la conférence d’Habibitch prend tout son sens : elle ne se contente pas de décrire les systèmes de domination. Elle donne au public les outils pour comprendre pourquoi cette charte existe, et ce qu’elle protège concrètement une fois la nuit avancée.

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